• Karl kraus

     Extrait du livre de Zygmut Bauman "L'éthique a-t-elle une chance dans un monde de consommateurs ?" On est pas obligé de partager cette philosophie,mais on peut au moins y réfléchir.

    » Simmel ajouterait sans doute que « l'essentiel tient à ce que, à l'intérieur d'une dyade(1), aucune majorité ne peut mettre l'individu en minorité. Cependant, cette majorité peut se constituer par l'adjonction d'un tiers membre. Mais les relations qui permettent à une majorité de prévaloir sur un individu dévaluent l'individualité. » Dès lors, elles dévaluent le caractère unique, la proximité privilé­giée, les priorités incontestées ainsi que les responsabilités inconditionnelles - toutes ces premières pierres de la relation morale.

    On entend souvent dire « Nous sommes en Répu­blique ! » (traduction: à vous de décider quel type de vie vous souhaitez vivre, comment la vivre, et quels choix effec­tuer pour mener ces décisions à bonne fin ; si tout cela ne vous apporte pas la félicité espérée, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes). Sous-entendu: la joie de l'émancipation est intimement liée à l'horreur de la défaite. « Un homme libre, nous dirait Joseph Brodsky, lorsqu'il échoue, n'accuse per­sonne » (comprendre : personne d'autre que lui). Pour bondé que soit le monde, il ne contient aucun individu sur qui rejeter la faute en cas d'échec. Or, comme Lévinas, citant : Dostoïevski, aimait à le répéter, « Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous, et moi plus que les autres ». Commentaire de Lévinas : « Non pas à cause de telle ou telle culpabilité effectivement mienne, à cause de fautes que j'aurais commises; mais parce que je suis responsable d'une responsabilité totale, qui répond de tous les autres et de tout chez les autres, même de leur responsabilité. Le moi a tou­jours une responsabilité de plus que tous les autres 1. »

    L’arrivée de la liberté est perçue comme une émancipation vivifiante - vis-à-vis d'obligations harassantes et d'interdic­tions agaçantes, ou bien de routines monotones et abrutis­santes. Sitôt qu'elle s'est installée, qu'elle est devenue notre pain quotidien, une nouvelle horreur apparaît: l'horreur de la responsabilité, tout aussi effrayante que les terreurs chassées par l'avènement de la liberté. Et au regard de cette horreur nouvelle, les souvenirs des souffrances passées nous feraient presque sourire. Les nuits qui suivent les journées de routine obligatoire sont peuplées de rêves de liberté vis-à-vis des contraintes. Les nuits qui suivent les journées de choix obliga­toires regorgent de rêves de liberté vis-à-vis de la responsa­bilité.

     1) dyade : idée métaphysique de la dualité ou de certains couples de contraires, chez les anciens philosphes grecs.

    Et encore :

    Une fois déléguée(ou abandonnée) aux individus, la tâche de la décision éthique devient écrasante, car le stratagème consistant à se cacher derrière une autorité reconnue et apparemment irrésistible(autorité qui s'engage à retirer la responsabilité, ou du moins une bonne part de celle-ci, des épaules des individus) n'est plus une option viable ni fiable. Et c'est cette tâche, si impressionnante, qui met les acteurs dans un état d'incertitude permanente.

    Vous pouvez remplacer l'autorité reconnue par le syndic et /ou le couple infernal syndic - conseil de gérance. Les individus étant les copropriétaires.

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    Lytta Basset est une théologienne protestante qui  a écrit dans la revue des éditions, chez Albin Michel. J'ai relevé deux petits passages qui méritent votre réflexion. Ils sont en italique dans le texte.

    Madame Lytta basset dit :
      
    "Mais il semble que la pensée soit ici condamnée au mutisme, et que les philosophies comme les théologies soient disqualifiées, qui ont si souvent abordé cette question sous l'angle exclusif de la faute et de la culpabilité".
      
    J'ai été élevé par des parents catholiques, j'ai été enfant de coeur bien longtemps, donc pour moi être chrétien était logique et normal. Puis petit à petit je me suis remis en question, et j'ai fini par ne plus croire en Dieu.  Aujourd'hui, je n'ai aucun grief particulier envers l'église, on ne renie pas son passé, mais je n'en fais plus partie.
    En lisant cette phrase, je me dis qu'elle est vraie, car dans la religion catholique et son enseignement, tout est basé sur la faute, la culpabilité, la soumission et le dogme. Pourquoi avait-on inventé les confessionnaux ?
      
    Ceci m'amène à une réflexion qui est peut-être stupide, mais n'est-ce pas l'éducation chrétienne que beaucoup d'entre-nous ont reçue, qui nous amène aujourd'hui à rencontrer un tel dogmatisme dans le comportement des gens en général et en particulier des copropriétaires ?
    Il n'est pas question de douter et encore moins de critiquer ce que le pouvoir considère comme la vérité à croire telle qu'elle est présentée. Le dogmatisme n'est-il pas défini comme étant une disposition à affirmer sans discussion, certaines idées considérées comme valables une fois pour toutes.
      
    Elle nous propose une solution :
    "Pour sortir de cette impasse, il nous faut ré-enraciner la pensée dans l'expérience, et oser s'interroger, en dehors de tout impératif moral ou religieux, sur l'abîme du mal souffert par chacun de nous".
      
    Il y a matière à méditer !
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    Voltaire s’est passionné pour plusieurs affaires et s’est démené afin que justice soit rendue. Karl Kraus est un écrivain autrichien né le 28 avril 1974à Jičín (aujourd'hui en République Tchèque) et mort le 12 juin 1936 à vienne, ville dans laquelle il a vécu toute sa vie.Auteur d'une œuvre monumentale qui n'est que très partiellement traduite en français, dramaturge, poéte essayiste, il a aussi et surtout été un satiriste et un pamphlétaire redouté qui dénonçait avec la plus grande virulence, dans les pages de Die Fackel, la revue qu'il avait fondée et dont il a pendant presque quarante ans été le rédacteur à peu près exclusif, les compromissions, les dénis de justice et la corruption, et notamment la corruption de la langue en laquelle il voyait la source des plus grands maux de son époque et dont il tenait la presse pour principale responsable. 

    Ce combat est illustré par cette citation fameuse et pourtant apocryphe apparue en 1906 : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » 

    On qualifie d’apocryphe (du grec απόκρυφος / apókryphos, « caché ») un écrit « dont l'authenticité n'est pas établie »

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    Dans mon ACP, on n'est pas d'accord avec ce que je dis, et on se bat jusqu'à la mort, afin que je n'aie pas le droit de le dire. (Ce n'est pas un apocryphe).

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    Ceux qui auront l’occasion de se plonger dans la lecture des Derniers Jours de l’humanité et de Troisième nuit de Walpurgis, deux ouvrages majeurs de Karl Kraus (1874-1936) publiés récemment, partageront sans doute le jugement que le philosophe Jacques Bouveresse porte sur l’œuvre du satiriste autrichien : « Peu d’auteurs sont susceptibles de nous apporter une aide aussi précieuse dans les combats que nous avons à mener aujourd’hui. »

     Mais l’existence d’un courant de critique radicale ne saurait faire oublier la persistance massive de ce qui constituait la cible centrale de Kraus et qu’il désignait globalement du terme de « bêtise ». Pratiquement tous les ingrédients de l’effarante stupidité qu’il stigmatisait sans relâche dans sa revue Die Fackel (« Le Flambeau ») et dans ses livres sont encore agissants dans le monde actuel, et souvent se sont renforcés.Kraus ne s’attaquait pas à une idée métaphysique de la bêtise, mais à ses manifestations et incarnations concrètes dans la société de son temps. En démontant ses multiples formes environnantes, il en dégageait des aspects essentiels, parfaitement reconnaissables à notre époque encore, dont le trait commun est l’incapacité d’analyser rationnellement la réalité et d’en tirer les conséquences. La doctrine hitlérienne, par exemple, était pour Kraus un fatras d’insanités idéologiques et de mensonges éhontés qui n’auraient su résister à un examen de la saine raison. Mais ce qui rendait ce délire irrésistible, dans l’Allemagne des années 1930, c’est que les nazis étaient passés maîtres dans l’art de soumettre l’intellect aux affects, de rationaliser des émotions viscérales, de « faire passer la bêtise, qui a remplacé la raison, pour de la raison, de transformer l’impair en effet, bref dans ce que l’on appelait autrefois : abrutir ». Cette entreprise de « crétinisation caractérisée », commente de son côté jacques Bouveresse, a eu pour résultat de faire « perdre tout sens de la réalité, aussi bien naturelle que morale », aux individus soumis en permanence au pilonnage de la propagande.C’est très exactement l’état dans lequel la propagande, telle qu’elle est actuellement développée, systématisée et « euphémisée » sous les espèces de la « communication » et de l’« information », tend à mettre les populations, au bénéfice des grands exacteurs de l’ordre établi. L’honnêteté oblige à dire qu’aujourd’hui comme hier, et peut-être plus encore, le processus d’abrutissement par l’évacuation de la réflexion critique, par le martèlement des slogans exaltant le vécu immédiat, le pulsionnel et le fusionnel, par la réduction du langage au boniment publicitaire et par l’appauvrissement intellectuel qui l’accompagne, a pénétré profondément l’ensemble de la culture et de la vie sociale et provoqué de terribles dégâts.

    Lorsque le discours public ne sert plus qu’à masquer le vide de la pensée, à proférer avec aplomb des arguments spécieux ou controuvés, à habiller d’une apparence de bon sens le déni de toute logique rationnelle, à rendre admirables et honorables des actes ou des idées ignobles et méprisables, lorsque parler et écrire ne sont plus, pour beaucoup, que des moyens, non pas de chercher vérité et justice, mais de séduire et de mentir aux autres comme à soi-même, bref quand le langage n’est plus que le véhicule d’une manipulation démagogique et un instrument de domination parmi d’autres, mis au service des puissants par des doxosophes  de tous acabits, alors c’est une tâche primordiale pour ceux qui savent encore ce que parler veut dire et refusent de s’en laisser conter de mettre méthodiquement en lumière, comme faisait Kraus, le fonctionnement de la machine à abêtir.

    lexique :

    Controuvé : entièrement inventé

    Affect : Aspect inanalysable et élémentaire de l'affectivité.

    Doxologie : Etymologiquement, prière à la gloire de Dieu

    Doxosophe : Personne impliquée dans le champ intellectuel et dont le fonds de             commerce est la défense de la doxa. 

    Doxa : opinion commune dominante.

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    À un certain niveau d'horreur
    Les exemples n'ont plus de sens
    Les forfaits se multiplient
    Et les plaintes se taisent.
    Les crimes dans la rue bruyamment se pavanent
    Défiant toute description.
    [...]
    Lorsque l'homme éloquent s'excusa
    De ce que la voix lui manquait
    Le silence comparut à la barre
    Ôta le drap qui le masquait
    Et déclara : je suis témoin.
    (Bertolt Brecht, « Sur le sens du poème de dix vers de Kraus, publié dans Die Fackel octobre 1933
    [»

    «  Quand nous eûmes excusé l'homme éloquent de son silence
    Entre la rédaction de la louange et son arrivée s'écoula
    Un petit laps de temps. C'est alors qu'il parla.

    Mais il porta témoignage contre ceux qu'on avait fait taire
    Condamna ceux qu'on avait condamnés à mort
    Glorifia les assassins et chargea les assassinés.
    [...]
    Il démontra ainsi
    Que la bonté compte bien peu quand on manque de connaissances
    Que le désir de proclamer le vrai est sans effet
    Quand on ne sait pas ce qui est vrai.
    (Bertolt Brecht, « Sur la chute rapide du brave ignorant
     »

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    Jacques Bouveresse : « Les philosophes se racontent beaucoup d'histoires »

    Jacques Bouveresse est un philosophe français. 

    Jacques Bouveresse se livre peu, se méfiant d'une presse trop prompte à céder au sensationnel. Cet érudit exigeant est connu pour ses positions critiques contre l'imposture tant philosophique que journalistique. Il revient sur Ludwig Wittgenstein et Robert Musil, dont il admire le courage et l'inflexibilité.

     Peut-on vous considérer comme un moraliste du discours et des moeurs philosophiques ?
    J. B. : Dans une certaine mesure, oui. Les « affaires » auxquelles nous sommes confrontés – des listings de la société Clearstream à l'amnistie de Guy Drut par le président de la République – m'ont rappelé une fois de plus une constatation de Karl Kraus qui évoque « l'impuissance lamentable des honnêtes gens face aux gens culottés ». Je trouve désastreux que les honnêtes gens aient aujourd'hui autant de raisons de se sentir non pas seulement impuissants, mais humiliés et offensés.
    On a l'impression qu'il n'y aura bientôt plus que les attardés et les naïfs pour se considérer encore comme tenus de respecter les règles. Quand vous êtes d'origine modeste et qu'on vous a enseigné à respecter scrupuleusement les règles, être confronté régulièrement à la malhonnêteté des privilégiés est choquant : il n'est pas agréable d'être obligé de se demander si les gens qui vous ont inculqué le respect des principes n'étaient pas, au fond, des dupes. Au début, j'ai cru assez naïvement que le milieu intellectuel était, pour des raisons intrinsèques, relativement à l'abri des abus dont nous parlons et de la corruption en général. En réalité, l'honnêteté et les arguments sérieux n'y pèsent pas non plus grand-chose face à la rhétorique et au culot